C'est quoi l'abolitionnisme ?




L'ABOLITIONNISME est un mouvement apolitique et féministe qui propose de lutter contre le phénomène prostitutionnel de la manière suivante:

- Accompagner, être aux côtés des personnes prostituées

- Leur proposer une alternative à la prostitution

- Responsabiliser voire pénaliser les clients-prostituteurs

- Réprimer réellement les proxénètes

- Mettre en place des mesures de prévention et d'éducation

samedi 16 avril 2011

Prostituées: les grands principes valent plus que leur peau

Je suis abolitionniste parce que j'aime les femmes, parce que leur souffrance me touche et me concerne, parce que la sexualité des hommes ne passera jamais devant les dommages subis par ne serait-ce qu'une seule femme au nom de cette sexualité, parce que je suis féministe.

On peut me dire ce qu'on veut: rien ne résiste à ce que rapporte celles et ceux qui cotoient les prostituées de près. Des femmes (et des hommes) souffrent, je ne verrai jamais rien d'autre que ça.

La souffrance des prostituées, de nombreux rapports en font part mais peu s'en soucient. On leur préfère les débats sur la liberté et la morale, le témoignage d'une romancière qui fait son intéressante (et plein de fric) sur le dos de celles qui, une fois la brèche ouverte, parlent de désespoir ou encore les vantardises déplacées d'un misogyne qui s'assume même pas dans un journal de machos décomplexés.

La docteure Judith Trinquart soigne les prostituées. Et si on écoutait ce qu'elle en dit ?

        Quels sont les besoins de santé réels de cette population ? 

Lorsqu’il est possible de s’isoler, on voit remonter une série de problèmes de santé, des séquelles de traumatismes anciens, aussi bien psychiques que physiques, des états infectieux, des dépistages négligés ; on constate une précarité de la santé mentale, des états dépressifs, des angoisses, des phobies... Il y a une grande autonégligence et un seuil de tolérance à la douleur effroyable.

Je me souviens d’un entretien avec une jeune femme toxicomane séropositive qui avait été obligée d’abandonner son enfant. Venue pour une entorse à la cheville, elle a complètement craqué ; elle a dit son désespoir de ne plus voir son enfant, la cruauté du milieu, son incroyable violence. A peine le petit espace d’intimité franchi, elle est repartie sourire aux lèvres, sans même boiter sur ses talons de 8 centimètres. La coupure était nette : surtout ne pas se montrer défaillante face aux animatrices, face aux copines. On en reste donc là.

Ce qui est également frappant, c’est que les personnes semblent plus en demande d’être « réparées » que soignées. Ce qui leur importe, c’est que la mécanique nécessaire à la prostitution continue de fonctionner. On ne sent pas d’irruption de la vie privée, de la personne, de désir de bien-être ; tout est rapporté à l’activité prostitutionnelle, au fait que le corps ne sert qu’à gagner de l’argent.

On a l’impression d’une carcéralité psychique, d’un enfermement dans un système ; ce qui n’entre pas dans ce système n’existe pas. On retrouve ces mêmes symptômes, qui font partie d’une stratégie de survie, chez d’autres populations victimes de violences, comme les femmes victimes de violences domestiques.

- Ce mauvais état de santé est-il en lien avec l’activité prostitutionnelle ?

Ces personnes vivent une dissociation profonde. Du fait qu’elle impose des actes sexuels non désirés à répétition, la prostitution engendre une forme d’anesthésie, d’abord au niveau de la sphère génitale, sexuelle, la plus exposée. Plus l’activité prostitutionnelle se prolonge, moins ce processus d’anesthésie est maitrisé, plus il devient réflexe ; peu à peu, il gagne l’ensemble du corps et les moments où la personne désirerait avoir des émotions, des affects.

C’est cette anesthésie, cet ensemble d’atteintes du schéma corporel, ce que j’appelle la « décorporalisation », qui conduisent à une grande autonégligence en matière de soins. Or, ce que défend la santé communautaire, c’est l’idée que l’aménagement des conditions de la prostitution, ou sa professionnalisation, règlerait les problèmes de santé. Mais ce ne sont pas ces conditions - même si bien sûr des violences de toutes sortes se surajoutent - mais bien la pratique prostitutionnelle en elle-même qui engendre ces symptômes.

- Que faire pour ces personnes ?

Si elles sont capables de supporter des situations de violence que personne ne pourrait tolérer, c’est qu’il s’agit pour elles d’un moyen de se cacher la violence antérieurement subie. Cette parole peut d’autant moins se libérer que la première personne à qui il faut cacher cette violence, c’est soi-même. Quand on a par exemple une suspicion d’antécédents de violences sexuelles, sujets qui ne peuvent être abordés dans les bus, il faudrait orienter les personnes vers des lieux d’écoute.

Ces lieux existent. Beaucoup d’associations font un travail remarquable. Ce qui manque, c’est une mise en réseau de l’ensemble des ressources. C’est aussi une formation élémentaire pour les professionnels du champ sanitaire, social et juridique ; la méconnaissance des antécédents et de la situation prostitutionnelle, de ce qu’elle représente au niveau du corps et du psychisme, est un énorme obstacle à une prise en charge de qualité.

Il faut des moyens et des ressources, proposer des solutions à long terme ; ne pas se contenter de faire de la réduction des risques, mais proposer des suivis psychothérapiques, des personnes accompagnantes, des formations adaptées pour les personnes prostituées.

- Et à long terme ?

Miser sur l’éducation à la sexualité, à l’humanité, à la communication, à la relation humaine. Il y a des pathologies différentes chez les clients, mais il s’agit le plus souvent d’une pathologie de la communication et de la relation homme/femme. L’éducation est à commencer le plus tôt possible, afin de faire comprendre que le recours à la prostitution n’est pas une forme de sexualité mais une violence.

Tout est rapporté au fait que le corps ne sert qu’à gagner de l’argent. On a l’impression d’un enfermement dans un système ; ce qui n’entre pas dans ce système n’existe pas.

Mais l’éducation ne suffit pas. Il manque, à l’image de l’expérience suédoise, des mesures coercitives pour faire comprendre qu’acheter ou louer le corps d’autrui dans la prostitution constitue une transgression. Par ailleurs, il ne faut pas s’arrêter à la barrière virtuelle des 18 ans. Il est temps d’être cohérent et cesser d’affirmer que la pédophilie est un acte horrible tout en continuant d’encourager la prostitution, présentée comme fonction sociale bienfaisante alors qu’elle n’est qu’un système de recyclage de ces violences.

On ne peut pas se battre contre l’inceste et la pédophilie si on pérennise le système prostitutionnel et si on autorise les gens à faire sur des adultes ce que l’on interdit sur des enfants. C’est une hypocrisie ; on reprend d’une main ce que l’on donne de l’autre.
        Interview issue de Prostitution et Société numéro 138 juillet – septembre 2002

4 commentaires:

  1. Merci pour cette interview qui explique très bien des choses qu'on ne peut que deviner en lisant les témoignages de prostituées (lisibles dans Prostitution et Société aussi).
    Le phénomène d'anesthésie devrait être expliqué à tout le monde, pour prouver que se laisser sauter contre rémunération, même généreuse, n'est pas un acte anodin.
    Quant à l'argument de l'âge, c'est aussi quelque chose que j'aime lire : pourquoi, quand c'est fait sur un fille de 17 ans, c'est monstrueux, mais quand c'est fait sur une fille de 18 ans, c'est "sa liberté" ?

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  2. @ Kalista

    Le problème c'est que les vrais témoignages ne passent pas la barrière des médias. Il y a une véritable censure et la majorité des gens se fie à la parole de celles que l'on pousse devant les caméras.
    Le phénomène d'anesthésie est mécanique dans un premier temps mais surtout il est inhérent à l'activité peu importe les conditions d'exercice et le degré de consentement à la base: vouloir encadrer la prostitution c'est cautionner un système qui bousille et, comme tu le soulignes, qui bousille à 17 ans comme à 18 ans et 1 jour.
    Merci pour ton soutien et ton positionnement, je les trouve précieux en ces temps où la parole, le vécu des prostituées sont balayé.e.s sans ménagement par les grands débats/principes.

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  3. Aaaah ! Cela soulage de lire des choses que personnellement j'ai déjà pensées en mon fort intérieur sans en avoir confirmation nulle part ! La prostitution m'a toujours choquée, fait éprouver une pitié infinie pour ces femmes + fait peur. Car il y a des types qui traquent des jeunes filles se promemant toutes seules à la découverte du monde et qui leur donnent carrément la chasse. Quand j'avais 19 ans, il m'est arrivé d'être poursuivie au sens propre du terme par deux types qui m'avaient repérées comme étrangère parce que je demandais aux passants mon chemin. J'ai du mon salut à ma condition sportive. j'ai été plus rapide qu'eux et j'ai escaladé le mur d'une villa dans le jardin duquel j'ai sauté. Après quoi j'étais effondrée de découvrir que j'avais été une proie de viandard. C'est tellement déshumanisant ! Depuis ma haine ne s'est jamais éteinte contre ces salopards de prostitueurs que je tuerai sans hésitation et avec allégresse de mes propres mains si on décidait un jour d'en éradiquer la planète !

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  4. @ Euterpe

    Il m'est arrivé un peu le même genre d'histoire à Marseille plus jeune (sans la poursuite), le type m'avait proposé de "travailler" pour lui, il était super insistant puis agressif. Quand j'y repense, ça me fout la haine ces types.

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